Invisibles

Pendant un an et demi, je suis allée écrire des chansons toutes les semaines avec les enfants et les adolescents d’un centre d’hébergement d’urgence de Paris.

Parfois, c’était difficile.

Mais les moments de découragement étaient généralement effacés par des instants de grâce.
Parce que tous ont joué le jeu.
Ils ont écrit. Ils ont chanté. Ils se sont ouverts.

Lorsque le centre a fermé, j’ai eu peur que leurs chansons se volatilisent comme eux.
Pourtant, elles racontaient tant de choses.
Alors, nous sommes allés en studio.

Au début, il n’y avait que les voix qui tremblent des enfants.
Mais leur beauté est dans leur imperfection.
Alors avec Cristian Sotomayor, nous sommes partis de cette matière brute, puis nous l’avons modelée.
Des instruments sont venus s’y ajouter.
Puis mes voix.

Nous avons fabriqué un petit écrin pour les témoignages bouleversants de ces drôles de vie d’enfant.
Aujourd’hui, je suis fière.
D’avoir été au bout.
Pour eux, pour leurs familles.
Mais aussi pour moi.

Parce que ces enfants m’ont fait grandir.
Ils m’ont donné le sens de ce que je sais faire.
Faire entendre la voix de ceux qu’on n’entend pas.

Découvrir le projet INVISIBLES

In-ter-mit-tent

Je compte jusqu’à un
Demain est un mystère
Inconstant ennemi
Qui vole tout mon temps
Intermittent.

Alors je compose un
Jour sur deux sur Terre
Je fais tout à demi
Et même l’exaltant
Intermittent.

Je fais pas le malin,
Non ! Parfois, je m’enterre
Car l’échec est permis
Surtout par mauvais temps
Intermittent.

Je crois que je n’suis rien
Rien d’autre qu’un drôle de ter-
Mite, miteux endormi
Sur son rythme entêtant
Intermittent.

Et si je ne vaux rien,
Rien d’plus qu’une bille de terre
J’aime ce qui frémit
L’espace d’un instant
Intermittent.

Alors
Je compte jusqu’à un
Demain est un mystère
Et mon fidèle ami
Qui vole au gré du temps
D’intermittent.

Paris, le 5 avril 2016

Les émotions fugaces

Si je pleure des fois
C’est seule et puis tout bas
D’une toute petite voix
Si je pleure des fois
De tristesse ou de joie
Sans bien savoir pourquoi
Sauf à être dans tes bras
Si je pleure des fois.

Si j’hésite souvent
A trouver les raisons
De choisir tout le temps
Si j’hésite souvent
A perdre la raison
De mes pensées au vent
Au vent doux des saisons
Si j’hésite souvent.

Si j’ris à tout bout d’champ
C’est fort et puis de tout
Surtout du fil du temps
Si j’ris à tout bout d’champ
Et si même je m’en fous
Et même si ça s’entend
J’aime bien quand ça secoue
Si j’ris à tout bout d’champ.

Si j’espère toujours
Un rien, une broutille
Une petite preuve d’amour
Si j’espère toujours
Une poussière, une brindille
Un chemin, un détour
Une lumière qui scintille
Si j’espère toujours.

Vivons les à jamais
Les émotions fugaces
Du temps qui disparait
Vivons les à jamais
Même si tout s’efface
Les joies et les regrets
La beauté dans la glace
Vivons les à jamais.

d’après Triolet Fantaisiste de Charles Cros
Atelier d’écriture d’Ignatus
1er février 2016

 

35 ans

35 ans.

Un souvenir.
Celui de ma seule angoisse d’enfant. Je devais avoir sept ans.
La trouille irrationnelle d’une guerre.
Aussi entière que celle que mes grands-parents avaient vécue.
Une guerre mondiale.
La troisième.
Puisqu’on parlait bien de la deuxième et que jamais deux sans trois.
Il faut dire que, même si, à mon échelle d’enfant, elle semblait vieille, la guerre, au moins aussi vieille que mes grands-parents – la preuve, eux, l’avaient bien faite – elle ne l’était pas tant.
Quand je suis née, elle avait l’âge que j’ai aujourd’hui.
35 ans.
Or, on me dit bien que je suis encore jeune.
Et j’ai le sentiment encore de l’être.
Du moins, ma vie m’a parue très courte jusqu’ici.
Et mes grands-parents étaient – encore – bien vivants.
De chair et d’os.
Mes grands-parents.
Ceux qui m’aimaient comme le dernier prolongement de leurs enfants.
Trois enfants de la guerre.
Deux de la libération.
Mes grands-parents qui avaient fait ce qui leur semblait juste.
Et que je regardais avec mon œil ébahi d’enfant de la paix.
La paix qu’ils m’avaient offerte au péril de leur vie.
Mes grands-parents avaient résisté.
En avaient-ils vraiment le choix ?

Quand je disais mon angoisse, mes parents me prenaient dans leurs bras et me disaient.
Non, la guerre, aujourd’hui, ce n’est pas possible. Pas dans notre pays.
Et je les croyais.

35 ans.

Je ne suis plus une enfant.
Je sais que la guerre peut naître partout.
Mais maintenant, je le sens.
A mon sang qui se glace. Au ventre qui se tord.
Des images de guerre. Dans mon pays. Ma ville.
Ces noms qui se gravent comme ceux des monuments aux morts défraîchis.
Tombés pour la France.
La guerre dont on parle n’est pas celle d’il y a soixante-dix ans.
On ne veut pas conquérir un territoire.
L’ennemi est diffus, lointain.
Mais comme alors, il nous voue une haine profonde.
A nous le peuple latin, indiscipliné, querelleur.
Le peuple qui chante, le peuple qui danse.
Au fond, si. Ces deux ennemis se ressemblent.
Ils ont un profond, désespérant mépris de la nature humaine.
Et voilà que moi, enfant de la paix, à qui on avait dit qu’on avait atteint un monde idéal, du moins dans nos frontières, je dois expliquer à mon fils qui a l’âge de celui de mes terreurs enfantines ce que je ne connais pas.
L’absurde.
La guerre qui surgit, soudain, au détour d’une terrasse de café, au cœur de nos vies.
Et contrairement à mes parents, je ne trouve pas les mots qui rassurent.
Parce que je n’y crois pas.
La troisième guerre mondiale est là.
Elle sera longue. Elle sera difficile.
Ce n’est pas un territoire qu’on essaie de nous prendre, mais notre pensée.
Et celle-ci est bien fragile quand on lui tire dessus.

35 ans.

Mais alors, que faire ?
Oui, j’en suis sûre, je me sens encore trop jeune pour savoir quoi.
Il n’y a rien à faire, on n’a jamais l’âge de vivre une guerre.
Alors, comme mes grands-parents qui ne sont plus mais qui me manquent terriblement, je vais faire ce qui me semble juste.
Penser. Puisqu’on veut nous réduire à nos instincts primitifs de bête traquée.
Dire. Puisqu’on veut nous faire taire.
Vivre. Puisqu’on veut nous exterminer.

Résister. Contre les obscurantistes de tous bords.
Non seulement ceux qui attaquent.
Mais aussi, ceux qui pensent qu’on ne répondra qu’en ripostant plus fort.
Et si ma pensée étouffe, elle survivra, clandestine.
Pour refleurir en même temps que d’autres enfants de la paix.
Les enfants de mes enfants.

Résister.
En ai-je vraiment le choix ?
Quand leur guerre a éclaté, mes grands-parents avaient le même âge que moi.
Et j’en ai fait le constat aujourd’hui.

35 ans.
Colombes, le 16 novembre 2015